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Soigner l’intestin irritable ou colopathie fonctionnelle

2 décembre 2023

Soigner l'intestin irritable

De plus en plus de personnes souffrent de leur ventre. Nombreux sont ceux qui poussent la porte de mon cabinet ou celui de mes confrères/consoeurs afin de les aider à soulager, par l’alimentation, leurs troubles devenus plus ou moins envahissants.

Les plaintes sont variées : douleurs de l’estomac, reflux, impression d’estomac plein, troubles du transit (constipation ou diarrhée), ballonnements, gazs, douleurs intestinales. Ces multiples symptômes peuvent être très pénibles et altérer fortement la qualité de vie personnelle et professionnelle. 

Devant ces plaintes croissantes et les informations parfois contradictoires qui circulent, basées sur des régimes d’exclusion stricte (sans lait/ sans lactose, sans gluten, sans légumes secs, sans choux, sans légumes, tout cuit…)et la prise de compléments alimentaires onéreux inutiles, les patients sont souvent désemparés. Les traitements prescrits par les médecins et gastro entérologues sont perçus pour certains patients comme insuffisants.

La demande d’accompagnement diététique des perturbations de l’intestin étant forte, je me suis formée à la prise en charge diététique du syndrome de l’intestin irritable. J’ai commencé avec la formation de la Monash University que j’ai complété avec la formation du pôle formation santé associé à Digesteam, ceci afin de constituer une équipe pluridisciplinaire de prise en charge de cette maladie. 

Bien que l’intestin irritable soit un syndrome fonctionnel bénin, celui ci est chronique, intimement lié à ses interactions avec le cerveau et le système nerveux avec ses hauts et ses bas, et il est rare qu’il disparaisse définitivement. Les soins visent à apprendre à vivre avec des symptômes atténués permettant une qualité de vie satisfaisante au quotidien.

 

ETABLIR UN DIAGNOSTIQUE D’UNE MALADIE FONCTIONNELLE DIGESTIVE

La première étape face à des maux de ventre récidivants est de tenter de faire établir un diagnostic. Celui ci doit être formulé explicitement par le médecin gastroentérologue ce qui permet au patient d’éviter une errance médicale, des soins autoprescrits inefficace ou transitoirement et permettre son implication dans les vrais traitements. 

Les analyses prescrites à effectuer peuvent être des analyses de selles, des analyses sanguines, ou exploratoires de type fibroscopie ou coloscopie.

Il convient en premier lieu de faire éliminer toutes les pathologies de l’estomac (ulcère, Reflux gastro oesophagien, hernie hiatale, infection bactérienne type helicobacter Pilori, cancer…) ou de l’intestin (ex : présence de parasites ou bactéries pathogènes, maladie inflammatoires chroniques (MICI), maladie coeliaque, … etc) qui nécessitent une prise en charge médicale spécifique.

Si les résultats de ces investigations reviennent tous “normaux”, malgré des symptômes persistants et chroniques, on parle de maladie fonctionnelle digestive c’est à dire sans explication organique ni lésion observables/mesurables. Celà ne signifie donc pas qu’il n’y a “rien”, mais que les outils actuels utilisés en clinique courante ne permettent pas de mesurer la maladie. Si on évoquait auparavant des maladies psychosomatiques, on a pu mettre en évidence la présence d’altérations organiques véritables dans l’intestin irritable (par exemple  : inflammation, dysbiose, perméabilité intestinale). 

Ces maladies digestives fonctionnelles sont considérée comme une entité de maladies caractérisées par des symptômes digestifs en lien avec les facteurs suivants : troubles de la motilité, hypersensibilité viscérale, perturbation de la fonction immunitaire mucosale et/ou systémique, altération de la composition du microbiote et altération dans le « processing » du système nerveux central. Il est estimé qu’un dysfonctionnement au niveau de l’interaction « intestin-cerveau » est impliqué dans leur physiopathologie. (RMS 2018).

Il existe un classement de ces maladies fonctionnelles digestives défini dans les critère de Rome IV publiés en 2016, elles sont considérées comme des maladies de l’interaction « intestin‑cerveau » : Elles peuvent toucher le tube digestif haut (oesophage/estomac/duodénum) et/ou le tube digestif bas (intestin, anus/rectum, vesicule biliaire)

La dyspepsie fonctionnelle touchant l’estomac ou le syndrome de l’intestin irritable touchant l’intestin par exemple font partie de ces pathologies fonctionnelles fréquentes qui doivent être évoquées par le médecin afin de poser le diagnostic.

Les traitements prescrits sont des traitements symptomatiques, c’est à dire qu’il ne permettent pas de “guérir” mais de soulager les symptômes. En effet ces pathologies fonctionnelles sont chroniques et on ne dispose pas de traitements résolutifs. Les traitements symptomatiques permettent de calmer les spasmes,  les douleurs, les gazs ou régulariser le transit. Il est souvent indispensable d’étudier également les autres pistes pour améliorer le confort de son ventre et ce qui peut interférer avec la fonction du lien intestin/ cerveau: le mode de vie, le sommeil, l’alimentation, les émotions, le stress.  

Un intestin irritable est sensible et capricieux et doit être traité avec délicatesse. Il n’existe pas 2 tubes digestifs identiques et les conseils valables pour les uns ne sont pas toujours valables pour les autres, toutefois il existe de « grandes lignes directrices » qui peuvent être efficientes chez la majorité des individus atteints du syndrome de l’intestin irritable (SII) et qui font l’objet de recommandations d’expert. 

 

LES CRITERES DIAGNOSTIC DE L’INTESTIN IRRITABLE

L’intestin irritable est également appelé colopathie fonctionnelle. Pour être rassurant, c’est une maladie chronique bénigne qui ne dégénère pas. Il s’agit d’un diagnostic médical d’élimination lorsque tous les examens effectués reviennent parfaitement « normaux » et lorsque les symptômes durent depuis au moins 6 mois et qu’ils sont associés à de la douleur et des troubles du transit. 

Ces troubles du transit peuvent aller de la constipation à la diarrhée associés à des douleurs qui peuvent être localisées dans tout l’abdomen. Bien souvent les symptômes sont reliés aux repas ce qui explique que les malades modifient leur alimentation pour chercher à soulager leurs symptômes. Le diagnostic repose sur des critères précis définis par des experts : Les critères diagnostic de Rome IV qui sont :

Des douleurs abdominales depuis au moins 6 mois et survenant au moins 1 jour par semaine durant les 3 derniers mois. Cette douleur devant être associée à au moins 2 des 3 critères suivants : 

– Une relation entre douleur et défécation (le fait d’aller à la selle calme les symptômes)

– Une modification de la fréquence des selles (plus ou moins fréquent que d’habitude)

– Une modification de la consistance des selles basée sur l’échelle de bristol (échelle de consistance des selles dont je vais vous parler dans un prochain article)

 

Les directives de NICE (National Intitute of Health Care Excellence) propose quant à lui les critères suivants en 2017 : 

Un diagnostic de SCI ne doit être envisagé que si la personne souffre de douleurs ou d’inconforts abdominaux qui sont soit soulagés par la défécation, soit associés à une altération de la fréquence intestinale ou de la forme des selles. Cela devrait être accompagné d’au moins deux des quatre symptômes suivants :

  • passage des selles altéré (effort, urgence, évacuation incomplète)
  • ballonnements abdominaux (plus fréquents chez les femmes que chez les hommes), distension, tension ou dureté
  • symptômes aggravés en mangeant
  • passage de mucus lors du passage à la selle

 

On identifie plusieurs sous types de malades : 

Ceux atteint de SII Diarrhée (SII-D) – Ceux atteint de SII Constipation (SII-C) – Ceux atteint de troubles mixtes (SII-M) – Ceux atteint d’un trouble non identifié : Un malade est susceptible de passer d’un type à l’autre au cours de leur vie. 

Il est nécessaire que le diagnostic de l’intestin irritable (les autres termes utilisés peuvent être colopathie fonctionnelle, côlon irritable) soit clairement établi par un médecin qui procèdera aux explorations permettant d’éliminer les pathologies inflammatoires entrainant des symptômes similaires ou proches comme la maladie cœliaque, la maladie de crohn, la RCH… etc et pour lesquels des traitements médicaux spécifiques et un suivi doivent être mis en place. Ce diagnostic devra être transmis au diététicien nutritionniste pour permettre l’adaptation appropriée de l’alimentation.

 

LES DIFFÉRENTS SOINS DANS L’INTESTIN IRRITABLE

On peut mettre en avant plusieurs pistes de soin visant à rétablir une relation intestin cerveau optimale

La piste diététique 

Les patients font très vite le lien entre alimentation et perturbations intestinales. Le traitement diététique, mis en place par le diététicien nutritionniste vise à rétablir les conditions optimales de digestion et de transit et aider le patient à identifier les aliments principaux sources d’inconfort. L’approche doit être 100% personnalisée,  en maintenant une alimentation la plus équilibrée possible et excluant  aussi peu d’aliments que nécessaire. 

Le traitement diététique peut passer par plusieurs chemins suivant les hypothèses soulevées, elle doit être progressive et basée sur les preuves scientifiques “evidence based nutrition”, en conformité avec les recommandations d’expert.

En premier lieu on rétablira un équilibre alimentaire si celui ci n’est pas optimal (celà peut suffire dans certains cas à réduire de nombreux troubles), il faudra réguler l’hydratation et le rythme des repas et rétablir les règles d’hygiène diététique de base comme précisés dans les recommandations de NICE. La réduction/limitation d’aliments les plus fréquemment impliqués dans les symptômes sont la première piste (comme le gras et aliments gras, la caféine, l’alcool, les fruits, les boissons gazeuses, les produits allégés à base de sorbitol, l’amidon résistant…)

Lorsque les recommandations diététiques de première intention ne sont pas suffisantes, d’autres pistes peuvent être explorées comme le régime pauvre en FODMAP (sucres fermentescibles) en 3 phases ou l’adaptation de l’alimentation en fibres. 

La santé d’un l’intestin correctement nourri, influence également la santé mentale et le bien être.

 

La piste psychologique et émotionnelle 

Il existe une relation étroite entre l’intestin et le cerveau, conduite par un système nerveux bidirectionnel mais également par des messagers chimiques produits par le microbiote intestinal d’une part et le cerveau d’autre part. Les 2 axes s’influencent donc mutuellement.

Une prise en charge psychologique axée sur la gestion du stress, des émotions et la relaxation ou l’hypnose sont souvent aussi efficaces qu’une prise en charge diététique.

Source : Moser G, Fournier C, Peter J. Intestinal microbiome-gut-brain axis and irritable bowel syndrome. Wien Med Wochenschr. 2018 Mar;168(3-4):62-66. doi: 10.1007/s10354-017-0592-0. Epub 2017 Sep 8. PMID: 28887729; PMCID: PMC5860136.

 

La piste de la mobilité du corps 

La pratique de l’activité physique apporte des bénéfices psychologiques et physiques. D’une part l’activité physique favorise le travail de la ceinture abdominale ce qui bénéficie à l’intestin, mais elle permet de réduire l’anxiété et la dépression, ce qui joue en faveur de l’axe intestin cerveau. 

Source : https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/physical-activity

 

La piste de la mobilité du ventre 

Le SII se caractérise notamment par un problème de mobilité intestinale. Les soins et mobilisations appliqués par les ostéopathes et/ou kinésithérapeuthe permettent de libérer les différentes tensions abdominales et à l’aide de massages et travail associés à la respiration de décontracter l’abdomen.

 

La place des compléments alimentaires ?

Les patients testent souvent de nombreux compléments alimentaires : aloe vera, probiotiques, Glutamine, collagène, enzymes digestives…, cependant aucun complément alimentaire n’a apporté la preuve scientifique absolue d’une efficacité reproductible. Ceci explique probablement qu’à l’école du ventre de Lyon, spécialisé dans les SII, les praticiens recommandent à leur patient d’éliminer toute prise de compléments alimentaires. Il existe toutefois quelques exceptions, bien que les preuves d’efficacité soient faibles et non universelles. 

Il est courant que les malades s’orientent vers la prise de probiotiques. Toutefois leur usage ne fait pas partie des préconisations premières car les preuves de leur efficacité sont faibles. Les recommandations de NICE conseillent en cas d’usage une utilisation durant 4 semaines tout en surveillant l’effet à la dose préconisée par le fabricant : 2 souches de probiotiques ont montré une efficacité au cours du SII, la souche Bifidobacterium infantis et la souche Lactobacillus plantarum.

NB : Il faut également savoir que l’effet placebo dans les soins apportés au colon irritable est particulièrement important (efficace chez 40 à 50% des malades), ce qui explique que des soins étudiés comme non efficaces par la science donnent des résultats positifs chez certains malades. Il ne faut pas oublier également que la maladie étant chronique, elle s’exprime avec des phases hautes et basses qui n’ont souvent aucun lien avec les compléments alimentaires.

 

Les soins complémentaires 

Des études semblent montrer (avec des niveaux de preuve toutefois souvent faibles), quelques bénéfices sur les symptômes de la pratique de l’hypnose (ou sophrologie/relaxation/yoga), l’ostéopathie (des études sont en cours), le sport ou des thérapies comportementales et cognitives. 

D’autres traitements, pseudo traitements ou investigations ne sont pas recommandées car ils n’ont pas montré d’efficacité supérieure au placébo (source SNFGE) il s’agit notamment de : 

  • L’acuponcture
  • La réflexologie
  • L’hydrothérapie du colon
  • Le régime d’exclusion du gluten d’emblée
  • Les régimes d’exclusion basés exclusivement sur la réalisation des tests d’allergie alimentaire (IgG ou autres) 
  • L’utilisation de l’aloe vera

 

Synthèse des pistes de soin à explorer ou non concernant le SII

 

ACTIONS POSSIBLES AVEC EFFICACITE VARIABLE

  • Consulter un médecin/gastroentérologue pour établir le diagnostic et adapter un traitement médical de confort
  • Consulter un diététicien pour : 
  • Rééquilibrer l’alimentation 
  • Adapter les apports en fibres
  • Identifier les aliments sources d’inconfort
  • Adopter un régime pauvre en FODMAPs en 3 phases
  • Pratiquer du Sport
  • Pratiquer du Yoga
  • Tester l’Hypnose
  • Faire de la Relaxation/ sophrologie
  • Suivre une thérapie comportementale 
  • +/- Utiliser des probiotiques 

ACTIONS A EFFICACITE NON PROUVEES ET NON RECOMMANDEES (Pratique relevant du charlatanisme ou à l’inefficacité démontrée (effet non supérieur au placébo))

  • L’acuponcture
  • La réflexologie
  • L’hydrothérapie du colon
  • Le régime d’exclusion du gluten d’emblée
  • Eliminer des aliments sur la base des résultats des tests d’allergie 
  • L’utilisation de l’aloe vera (à vérifier car les études sont contradictoires sur le sujet…)

 

SOURCES

Association Française de formation médicale en Hépato gastro entérologie

https://www.fmcgastro.org/textes-postus/no-postu_year/regimes-et-syndrome-de-lintestin-irritable/

https://www.fmcgastro.org/postu-main/archives/postu-2011-paris/textes-postu-2011-paris/syndrome-de-lintestin-irritable-traitements-conventionnels-et-alternatifs/

https://www.fmcgastro.org/postu-main/postu-2013-paris/textes-postu-2013-paris/syndrome-de-lintestin-irritable-de-la-physiopathologie-au-traitement/

https://www.fmcgastro.org/texte-postu/postu-2018-paris/syndrome-de-lintestin-irritable-prise-en-charge-y-a-t-il-du-neuf/

https://www.fmcgastro.org/texte-postu/postu-2019-paris/regimes-et-pathologies-du-tube-digestif/

https://www.fmcgastro.org/texte-postu/postu-2022/recommandations-sur-la-prise-en-charge-du-syndrome-de-lintestin-irritable-sii/

SNGE Société savante des maladies et cancer de l’appareil digestif 

https://www.snfge.org/content/syndrome-de-lintestin-irritable-sii

Maladies fonctionnelles intestinales

Revue médicale suisse 2018 : Maladies fonctionnelles digestives : mise au point concernant la classification Rome IV

Directives NICE 

Syndrome du côlon irritable chez l’adulte : diagnostic et prise en charge (https://www.nice.org.uk/Guidance/CG61)

Association de patients APSSII : https://www.apssii.org/accueil/index.php

 

Article rédigé par Katia Tardieu, diététicienne nutritionniste

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